1. Pourquoi les Fermiers sont au centre du Village
Tout le reste peut être parfaitement conçu.
Les réserves peuvent être calculées.
Les processus décrits.
Les bâtiments préparés.
Les connaissances archivées.
Si personne ne fait le travail, rien ne fonctionne.
Le Village existe donc d’abord par l’activité réelle de ses habitants.
Les Fermiers sont ceux qui transforment une organisation théorique en réalité quotidienne.
2. Le mot « Fermier »
Il faudra probablement l’expliquer clairement.
Un Fermier n’est pas nécessairement agriculteur.
Il peut être médecin.
Menuisier.
Cuisinier.
Mécanicien.
Enseignant.
Électricien.
Boulanger.
Informaticien.
Couturière.
Maçon.
Infirmière.
Ou apprendre successivement plusieurs de ces activités.
Le terme désigne l’habitant qui participe aux tâches nécessaires au fonctionnement du Village.
3. Tout le monde n’apporte pas la même chose
Une communauté juste ne demande pas à chacun exactement le même effort.
Les âges diffèrent.
Les forces diffèrent.
Les capacités physiques diffèrent.
Les connaissances diffèrent.
Les charges familiales diffèrent.
Les situations personnelles changent.
L’égalité ne consiste donc pas à imposer à tous le même travail.
Elle consiste à demander à chacun une contribution raisonnable compte tenu de ce qu’il est capable d’apporter.
4. Le temps consacré aux obligations communes
L’un des objectifs du Village est que les obligations nécessaires à la vie occupent une part limitée de la journée.
Environ six heures peut constituer un ordre de grandeur.
Ce n’est pas une minuterie universelle.
Certaines périodes demanderont davantage.
D’autres moins.
Certaines personnes pourront faire moins.
Mais le principe reste important :
la communauté n’existe pas uniquement pour travailler.
Le travail est un moyen de préserver la vie.
Il ne doit pas dévorer la vie qu’il devait protéger.
5. Le travail partagé
Il existe des tâches agréables.
D’autres beaucoup moins.
Certains travaux sont valorisants.
D’autres invisibles.
Nettoyer.
Porter.
Vider.
Entretenir.
Surveiller.
Travailler lorsqu’il fait froid ou chaud.
Faire quelque chose chaque jour que personne ne remarque lorsque tout fonctionne.
Un Village ne peut pas laisser systématiquement ces charges aux mêmes personnes.
La répartition doit donc tenir compte non seulement des compétences, mais aussi du poids réel de chaque tâche.
6. Ne pas punir la compétence
Un problème apparaît naturellement dans toute organisation.
Quelqu’un fait très bien quelque chose.
Alors on lui demande de le faire encore.
Puis toujours.
Finalement, sa compétence devient une prison.
Il faut éviter cela.
Une personne très compétente peut transmettre.
Former.
Organiser.
Intervenir sur les cas difficiles.
Mais le Village doit chercher à créer d’autres personnes capables d’assurer la fonction.
La compétence doit être multipliée, pas exploitée jusqu’à l’épuisement.
7. Les souhaits comptent
Un humain travaille mieux lorsqu’il a un intérêt pour ce qu’il fait.
Les souhaits doivent donc être pris en compte.
Quelqu’un peut vouloir apprendre à cultiver.
Un autre préférer travailler avec les enfants.
Un autre réparer.
Un autre cuisiner.
Il faut essayer d’utiliser ces envies.
Mais une communauté ne peut pas fonctionner uniquement avec les désirs individuels.
Si tout le monde veut faire de la musique et personne ne veut nettoyer les toilettes, il faudra tout de même nettoyer les toilettes.
Le Village doit donc trouver un équilibre entre :
ce que j’aime faire, ce que je sais faire et ce dont nous avons besoin.
8. Les tâches ingrates
Elles doivent être regardées honnêtement.
Certaines activités resteront pénibles même dans une organisation bien conçue.
Le premier devoir du Village est de chercher à les réduire.
Améliorer l’outil.
Changer le processus.
Automatiser lorsque cela reste possible.
Réorganiser.
Partager.
Si une tâche reste pénible, sa répartition doit être équitable.
Il ne faut pas créer une catégorie humaine destinée à faire ce que les autres ne veulent pas faire.
9. Apprendre plusieurs métiers
La spécialisation est efficace.
Mais elle rend aussi vulnérable.
Si un seul humain sait faire quelque chose d’essentiel et disparaît, le problème devient immédiatement grave.
Le Village devra donc rechercher une certaine polyvalence.
Une personne pourra avoir une activité principale et une ou plusieurs capacités secondaires.
Cela facilite :
les remplacements ;
les situations d’urgence ;
la compréhension des autres métiers ;
la transmission ;
la résilience générale.
10. La transmission fait partie du travail
Faire soi-même ne suffit pas.
Celui qui sait doit progressivement permettre à d’autres de savoir.
Former un autre Fermier n’est pas une perte de temps.
C’est une production essentielle.
Dans certains domaines, la transmission peut être aussi importante que l’activité elle-même.
Un Village dont les connaissances disparaissent avec ses spécialistes est un Village fragile.
11. Les jeunes
Les enfants ne sont pas une main-d’œuvre.
Mais ils ne doivent pas non plus grandir entièrement séparés de la réalité qui les fait vivre.
À mesure qu’ils grandissent, ils peuvent :
observer ;
aider ;
apprendre ;
essayer ;
accompagner des adultes ;
comprendre comment fonctionne une activité.
La transmission des métiers doit faire partie naturellement de leur éducation.
Le Village prépare ainsi la génération suivante sans transformer l’enfance en obligation de production.
12. Les personnes âgées
Vieillir ne signifie pas devenir inutile.
Une personne peut progressivement perdre certaines capacités physiques tout en possédant une expérience considérable.
Elle peut transmettre.
Observer.
Conseiller.
Former.
Effectuer des tâches plus légères.
Prendre en charge certaines activités qui demandent davantage de temps que de force.
Le travail doit pouvoir évoluer avec l’être humain.
13. Les personnes fragiles ou handicapées
La contribution ne doit pas être mesurée uniquement en force physique ou en rendement.
Certains pourront accomplir peu de tâches productives au sens classique.
Ils font pourtant partie du Village exactement comme les autres.
Si une contribution est possible, elle doit être recherchée avec eux.
Si elle ne l’est pas, leur droit à vivre dans le Village ne disparaît pas.
Une communauté qui n’accepte que les humains « utiles » perd précisément ce qui la rend humaine.
14. Les tâches et les humains
Une tâche n’existe pas isolément.
Elle doit rencontrer une personne capable de l’accomplir.
Cela suppose de connaître :
les compétences ;
les souhaits ;
les limites physiques ;
les connaissances ;
la disponibilité ;
les apprentissages en cours ;
et parfois l’état réel de la personne ce jour-là.
L’organisation du travail doit donc rester humaine.
15. Observer sans classer
Si une personne accomplit une tâche beaucoup plus lentement que prévu, cela doit éveiller une question.
Pas une condamnation.
Peut-être n’a-t-elle pas compris.
Peut-être l’outil est-il mauvais.
Peut-être est-elle fatiguée.
Peut-être souffre-t-elle.
Peut-être l’estimation était-elle fausse.
Le Village doit chercher à comprendre les écarts.
Il ne doit pas fabriquer une note permanente sur la valeur des individus.
16. GAÏA
GAÏA peut devenir extrêmement utile pour cette organisation.
Il peut connaître les tâches nécessaires.
L’ordre dans lequel elles doivent être accomplies.
Les compétences requises.
Les personnes disponibles.
Les souhaits.
Les expériences précédentes.
Les apprentissages nécessaires.
Il peut proposer une répartition.
Détecter qu’une personne est surchargée.
Voir qu’une compétence est devenue trop rare.
Prévoir qu’une tâche importante risque de ne pas être faite.
Mais GAÏA ne doit jamais transformer l’être humain en variable d’optimisation.
Il organise le travail.
Il ne définit pas la valeur des personnes.
17. Refuser une tâche
Il doit être possible de dire :
« Je ne peux pas. »
Et parfois :
« Je ne veux vraiment pas. »
Mais ce refus ne peut pas devenir un mécanisme permanent permettant de laisser les contraintes aux autres.
Il faudra donc distinguer :
une incapacité réelle ;
une difficulté temporaire ;
une peur à accompagner ;
un désaccord légitime ;
et le simple refus systématique de participer aux charges communes.
Ces situations ne se traitent pas toutes de la même manière.
18. Le comportement compte aussi
Une personne peut être techniquement excellente et humainement destructrice.
Humilier les autres.
Refuser de transmettre.
Créer des conflits.
Dissimuler des informations.
Utiliser son savoir comme pouvoir.
Une compétence rare ne doit pas donner un droit particulier de nuire à la communauté.
Il faudra parfois préférer une personne moins brillante mais capable de travailler avec les autres.
19. La reconnaissance
Dans un monde sans salaire interne, beaucoup de mécanismes habituels disparaissent.
On ne récompense plus quelqu’un par une augmentation.
On ne lui donne pas forcément un titre.
Cela ne signifie pas que la reconnaissance disparaît.
Dire merci.
Voir l’effort.
Reconnaître une compétence.
Respecter quelqu’un pour ce qu’il apporte.
Célébrer un travail bien fait.
Tout cela compte.
Le danger serait simplement de transformer cette reconnaissance en nouvelle monnaie sociale.
20. Pas de hiérarchie par le métier
Le médecin n’est pas plus important que celui qui assure l’eau.
Celui qui gère une fonction complexe n’est pas davantage humain que celui qui entretient les lieux communs.
Dans certaines circonstances, une compétence peut devenir momentanément essentielle.
Cela ne crée pas une classe supérieure.
La dignité d’une personne ne dépend pas de son métier.
21. Les équipes
Beaucoup de tâches seront accomplies collectivement.
L’équipe permet :
la transmission ;
l’entraide ;
la continuité ;
la répartition des contraintes ;
l’intégration des nouveaux.
Mais elle peut aussi produire :
des clans ;
des habitudes fermées ;
des conflits internes ;
une dépendance à un responsable informel.
Il faudra donc apprendre également à faire vivre les équipes.
22. Les responsabilités
Certaines tâches nécessitent qu’une personne soit clairement responsable.
Cela ne signifie pas qu’elle commande tout le monde.
Cela signifie :
quelqu’un sait que le résultat doit être obtenu.
Il organise ce qui est nécessaire.
Il alerte en cas de difficulté.
Il rend compte.
Une responsabilité claire évite que chacun pense que l’autre va s’en occuper.
23. Les urgences
Dans certaines situations, l’organisation habituelle ne suffit plus.
Récolte à sauver.
Accident.
Tempête.
Incendie.
Rupture d’un système vital.
Le Village devra alors pouvoir mobiliser rapidement des personnes qui n’avaient pas prévu de faire cette tâche ce jour-là.
Cette souplesse fait partie du contrat communautaire.
Aujourd’hui j’aide ailleurs parce qu’un besoin exceptionnel existe.
Demain ce sera peut-être mon activité qui aura besoin des autres.
24. Pendant une crise majeure
La répartition du travail peut changer profondément.
Certaines activités deviennent non prioritaires.
D’autres deviennent vitales.
Les journées peuvent temporairement s’allonger.
Des personnes peuvent être affectées à des fonctions qu’elles n’exerçaient pas auparavant.
Mais même dans la crise, il faudra conserver une attention à l’épuisement.
Une communauté qui brûle tous ses humains pendant les premières semaines ne survivra pas mieux ensuite.
25. Après la crise
La reconstruction demandera probablement énormément de travail.
Mais le but reste de retrouver progressivement une existence digne.
Le travail d’urgence ne doit pas devenir la norme définitive.
Le Village doit reconstruire non seulement les bâtiments et les systèmes, mais aussi le temps libre, les loisirs, la culture et la joie.
26. L’activité et l’identité
Une personne ne doit jamais devenir :
« le boulanger »
« l’infirmière »
« le mécanicien »
au point que cette fonction définisse toute son existence.
Elle peut changer.
Apprendre.
Vieillir.
Se lasser.
Découvrir une autre capacité.
Le Village doit permettre ces évolutions.
Un être humain n’est pas un poste.
27. Le temps pour vivre
Ce principe mérite probablement d’être écrit partout.
Une organisation capable de survivre mais incapable de laisser les humains vivre aurait raté son objectif.
Le travail commun doit donc laisser du temps pour :
les relations ;
la famille ;
les enfants ;
les arts ;
la musique ;
le sport ;
la réflexion ;
la fête ;
la spiritualité pour ceux qui la souhaitent ;
la solitude ;
et simplement le plaisir d’exister.
28. La chorale
L’image que tu as donnée est importante.
Pendant que certains portent une charge difficile, d’autres peuvent chanter dans une chorale.
Cela peut paraître injuste.
Mais la chorale fait aussi partie de la vie que nous cherchons à préserver.
La bonne réponse n’est pas de supprimer la chorale.
Elle est de faire en sorte que celui qui porte aujourd’hui la charge puisse, lui aussi, demain, chanter.
C’est peut-être une des images les plus simples de l’équilibre recherché.
29. La rotation
Toutes les activités ne doivent pas nécessairement tourner.
Il serait absurde de remplacer constamment un chirurgien expérimenté simplement au nom de l’égalité.
Mais les tâches simples, ingrates ou susceptibles de créer une position sociale particulière peuvent davantage être partagées.
La rotation n’est donc pas un dogme.
C’est un outil parmi d’autres pour éviter l’épuisement et les privilèges.
30. Ceux qui veulent beaucoup travailler
Certains humains aiment énormément leur activité.
Ils peuvent vouloir y consacrer dix heures par jour.
Il ne faut pas forcément les empêcher.
Mais il faudra veiller à deux choses :
qu’ils ne se détruisent pas ;
et que leur investissement extraordinaire ne crée pas progressivement un droit supérieur sur les autres.
Le don est libre.
Le pouvoir ne s’achète pas par le travail.
31. Ceux qui font peu
À l’inverse, il peut arriver qu’une personne capable contribue durablement beaucoup moins que les autres.
Ce problème doit pouvoir être regardé.
Pas avec une logique punitive immédiate.
D’abord comprendre.
Santé ?
Découragement ?
Conflit ?
Mauvaise affectation ?
Manque de sens ?
Mais si rien n’explique durablement le refus de participer, le Village devra pouvoir poser la question du respect de la communauté.
La solidarité ne signifie pas que quelques-uns travaillent indéfiniment pour ceux qui refusent toute contribution.
32. Le plaisir de faire
Il ne faut pas oublier que travailler ensemble peut aussi être agréable.
Apprendre un métier.
Voir pousser quelque chose.
Construire une maison.
Réparer un système difficile.
Préparer un repas pour beaucoup de personnes.
Transmettre un savoir à un jeune.
Le travail n’est pas seulement une contrainte.
Dans de bonnes conditions, il devient aussi une source de sens, de relations et de fierté.
33. Comment savoir si cela fonctionne
Un Village fonctionne bien lorsque :
les tâches essentielles sont réellement faites ;
personne n’est continuellement surchargé ;
les compétences importantes sont partagées ;
les tâches pénibles ne reposent pas toujours sur les mêmes ;
les personnes peuvent exprimer leurs souhaits ;
les remplacements sont possibles ;
les jeunes apprennent ;
les anciens transmettent ;
les personnes fragiles gardent leur place ;
et il reste suffisamment de temps et d’énergie pour vivre.
34. L’idée profonde
Les Fermiers ne sont pas au service du Village.
Le Village est l’organisation qu’ils construisent ensemble pour pouvoir vivre.
Le travail n’est donc ni une dette permanente, ni une valeur morale supérieure.
Il est la part de réalité que chacun accepte de prendre en charge pour que les autres puissent faire de même.
Et lorsque cette part est justement répartie, il reste quelque chose d’essentiel :
du temps pour vivre.