1. Pourquoi le Cercle des Sages existe
Cinq cents personnes produiront nécessairement des désaccords.
Des différences de caractère.
Des erreurs.
Des maladresses.
Des jalousies.
Des blessures.
Des incompréhensions.
Des situations dans lesquelles chacun se sent sincèrement dans son droit.
Une communauté ne peut pas espérer supprimer ces réalités.
Elle doit apprendre à les traverser.
2. Tous les conflits ne sont pas des problèmes de règlement
On pourrait essayer de tout prévoir par des règles.
Mais une règle répond rarement complètement à des questions comme :
Pourquoi cette personne ne supporte-t-elle plus de travailler avec l’autre ?
Pourquoi une remarque banale a-t-elle provoqué une réaction disproportionnée ?
Pourquoi cette équipe, techniquement excellente, est-elle devenue invivable ?
Le Cercle des Sages regarde cette partie du réel.
3. Le Sage écoute avant d’interpréter
La première compétence est probablement celle-ci.
Ne pas décider trop vite ce qui s’est passé.
Écouter une personne.
Puis l’autre.
Comprendre les faits.
Comprendre aussi les perceptions.
Ce que quelqu’un a voulu dire peut être différent de ce que l’autre a reçu.
Les deux réalités comptent.
4. Il ne cherche pas immédiatement un coupable
Il existe évidemment des fautes réelles.
Violence.
Mensonge.
Manipulation.
Harcèlement.
Mais beaucoup de conflits ordinaires deviennent plus graves lorsque chacun cherche d’abord à établir la culpabilité de l’autre.
Le Sage peut commencer par une autre question :
« Que s’est-il passé entre vous ? »
Avant :
« Qui a tort ? »
5. Comprendre n’est pas excuser
Ce point est essentiel.
Comprendre pourquoi quelqu’un a agi ainsi ne signifie pas que son comportement devient acceptable.
Une personne peut avoir souffert et avoir malgré tout fait du mal.
Elle peut avoir de bonnes intentions et produire des conséquences graves.
Le Cercle doit pouvoir tenir ensemble ces deux réalités.
6. Restaurer la parole
Beaucoup de conflits se figent parce que les personnes ne se parlent plus réellement.
Elles parlent aux autres.
Elles racontent leur version.
Des groupes se forment.
La tension grandit.
Le Cercle peut aider à recréer un espace où chacun peut parler directement sans être immédiatement attaqué.
7. Le silence peut être utile
Le Sage n’est pas nécessairement celui qui parle le plus.
Il peut laisser du temps.
Une personne en colère a parfois besoin de pouvoir dire ce qu’elle porte avant d’être capable d’entendre autre chose.
La patience peut être plus utile qu’un bon conseil.
8. Le conseil n’est pas l’objectif premier
Il est tentant de répondre :
« Voilà ce que vous devriez faire. »
Mais une solution imposée de l’extérieur peut résoudre la réunion et laisser le problème intact.
Lorsque c’est possible, le Cercle doit plutôt aider les personnes à construire elles-mêmes une issue.
Une solution acceptée est souvent plus solide qu’une solution brillante imposée.
9. Certaines situations nécessitent pourtant une limite claire
Tout ne peut pas être réglé par la médiation.
Violence.
Menace.
Harcèlement grave.
Mise en danger.
Dans ces cas, protéger les personnes passe avant la restauration immédiate de la relation.
Le Cercle des Sages ne doit jamais devenir l’endroit où l’on demande à une victime de « comprendre » son agresseur pour préserver l’harmonie du Village.
10. La sécurité et la sagesse sont différentes
Lorsqu’une personne représente un danger immédiat, la sécurité doit intervenir.
Ensuite seulement, s’il reste quelque chose à comprendre ou à reconstruire, les Sages peuvent éventuellement être utiles.
Il faut maintenir une frontière claire entre les fonctions.
11. Le Cercle n’est pas un tribunal
Il ne prononce pas de sentence définitive.
Il ne crée pas de jurisprudence morale.
Il ne décide pas qui est « une bonne personne ».
Il peut éclairer.
Aider à formuler.
Proposer.
Mais lorsqu’une décision formelle concernant le fonctionnement du Village doit être prise, cette décision doit relever du mécanisme prévu pour cela.
12. Il n’est pas non plus un confessionnal
Le respect de la confidentialité est important.
Mais le Sage ne doit pas devenir détenteur de secrets dont il ne saurait plus quoi faire.
Une information grave concernant un danger pour quelqu’un ne peut pas être enfermée au nom de la confidentialité.
Il faudra donc définir des limites claires.
13. La confidentialité
Les personnes doivent pouvoir parler sans craindre que leurs paroles deviennent des rumeurs.
Ce qui est dit dans un espace de médiation ne doit pas circuler inutilement.
Le Cercle doit protéger cette confiance.
Mais il doit aussi expliquer honnêtement ce qu’il ne peut pas promettre de garder secret.
14. Qui peut devenir Sage
Certainement pas uniquement les plus âgés.
L’âge peut apporter de l’expérience.
Mais il ne garantit ni l’écoute, ni l’équilibre, ni l’humilité.
On recherchera probablement :
stabilité ;
capacité d’écoute ;
discrétion ;
patience ;
absence de goût pour le pouvoir ;
capacité à supporter la contradiction ;
aptitude à reconnaître ses propres préjugés ;
expérience humaine.
15. L’intelligence ne suffit pas
Une personne très intelligente peut être un mauvais Sage.
Elle peut comprendre très vite et conclure trop vite.
Le Sage doit accepter qu’une situation humaine ne se résume pas toujours à une logique.
Il doit parfois rester longtemps dans l’incertitude.
16. L’expérience personnelle peut aider, mais aussi aveugler
Quelqu’un qui a vécu une situation semblable peut comprendre profondément ce que l’autre ressent.
Mais il peut aussi projeter sa propre histoire.
« J’ai vécu cela, donc je sais ce qui t’arrive. »
Non.
Il faudra toujours laisser à l’autre la possibilité d’être différent.
17. Plusieurs Sages plutôt qu’un seul
Une situation complexe peut être mieux comprise par plusieurs regards.
Un Sage seul peut se tromper.
Deux ou trois peuvent confronter leurs perceptions.
Cela réduit aussi le risque qu’une seule personne devienne l’autorité morale du Village.
18. Mais pas une foule
Une personne en difficulté ne doit pas avoir l’impression d’être convoquée devant une assemblée.
Le nombre doit rester compatible avec l’écoute et l’intimité.
19. La diversité
Des femmes et des hommes.
Des âges différents.
Des parcours différents.
Une même situation peut être perçue très différemment selon l’expérience de chacun.
Cette diversité peut protéger contre une vision trop étroite.
20. La proximité peut devenir un problème
Un Sage peut être ami avec une personne concernée.
Parent.
Ancien collègue.
En conflit personnel avec elle.
Dans ce cas, il doit pouvoir se retirer de la situation.
La confiance exige aussi de reconnaître ses propres liens.
21. Le Sage doit pouvoir être récusé
Une personne peut ne pas se sentir en confiance avec un Sage.
Elle ne devrait pas être obligée de lui confier une difficulté intime simplement parce qu’il possède cette fonction.
Lorsque c’est possible, un autre doit pouvoir intervenir.
22. Le rapport à l’Initiatrice
Au commencement, les personnes peuvent spontanément demander à l’Initiatrice de résoudre leurs conflits.
C’est compréhensible.
Mais c’est dangereux.
Cela renforce son pouvoir informel et la rend progressivement arbitre de toutes les relations.
Le Cercle des Sages permet justement de répartir cette fonction humaine.
23. Le rapport au Cercle de Gestion
Le Cercle de Gestion peut constater qu’un problème empêche une activité de fonctionner.
Il peut dire :
« Ce n’est plus uniquement un problème d’organisation. »
Et demander une aide.
Les Sages peuvent travailler sur la relation.
Puis le Cercle de Gestion retrouve son rôle si une réorganisation est nécessaire.
24. Le rapport au Cercle des Solidarités
Une personne en conflit peut aussi être en grande souffrance.
Le Cercle des Sages aide à comprendre la relation.
Le Cercle des Solidarités peut aider la personne à traverser les conséquences humaines.
Les deux peuvent se compléter.
25. Le rapport aux personnes elles-mêmes
Le Cercle ne prend pas possession d’un conflit.
Les personnes concernées restent les premières responsables de ce qu’elles feront ensuite.
Le Sage accompagne.
Il n’adopte pas le problème.
26. Les conflits d’équipe
Parfois, ce n’est pas deux personnes.
C’est une équipe entière.
Des alliances apparaissent.
Des non-dits.
Un ancien problème se transmet aux nouveaux.
Il faut alors comprendre les mécanismes collectifs et pas seulement réunir deux individus.
27. Les conflits entre fonctions
Deux équipes peuvent défendre chacune un besoin légitime.
Les agriculteurs veulent davantage d’eau.
Les besoins sanitaires en demandent également.
Ce n’est pas nécessairement un conflit humain.
Mais si les personnes commencent à se mépriser, il peut le devenir.
Les Sages n’ont pas à décider de l’allocation de l’eau.
Ils peuvent intervenir lorsque la relation empêche désormais la décision rationnelle.
28. Les rumeurs
Dans une communauté de cinq cents personnes, les rumeurs peuvent être extrêmement destructrices.
Une information partielle circule.
Puis une interprétation.
Puis une certitude.
Le Cercle doit parfois aider à revenir aux faits.
Sans devenir une police de la parole.
29. Le clanisme
Un conflit entre deux personnes peut devenir un conflit entre dix, puis cinquante.
Familles.
Amis.
Équipes.
Le Cercle doit agir assez tôt lorsque la situation commence à polariser le Village.
Plus un conflit devient identitaire, plus il sera difficile à résoudre.
30. La honte
La honte empêche souvent de reconnaître une erreur.
Si l’unique manière de réparer consiste à s’humilier publiquement, beaucoup préféreront persister.
Le Cercle peut chercher une manière permettant à une personne de reconnaître sa faute sans être détruite socialement.
31. Les excuses
Une excuse imposée n’a souvent que peu de valeur.
« Excuse-toi. »
Le mot est prononcé.
Le problème reste.
Il est parfois plus important que la personne comprenne réellement ce qu’elle a produit.
Puis décide elle-même de ce qu’elle souhaite réparer.
32. Réparer
Lorsque quelqu’un a causé un tort, la question peut devenir :
« Que peut-on faire maintenant ? »
Restituer.
Réparer matériellement.
Modifier un comportement.
Reconnaître publiquement un fait.
Accepter une distance.
La réparation peut prendre de nombreuses formes.
33. Pardonner n’est pas obligatoire
La communauté ne doit pas imposer à quelqu’un de pardonner.
Le pardon appartient à la personne.
Une coexistence acceptable peut parfois être reconstruite sans que tout soit oublié ou pardonné.
34. Les limites humaines
Certaines personnes ne s’entendront jamais.
Ce n’est pas nécessairement un échec.
Le Village peut parfois organiser la distance.
Changer d’équipe.
Modifier les horaires.
Éviter certaines dépendances.
La sagesse consiste aussi à reconnaître qu’une relation ne sera pas réparée comme on l’espérait.
35. Une personne peut avoir besoin de quitter le Village
Il existera probablement des situations extrêmes où la coexistence devient impossible.
Le bannissement est une mesure immense.
Elle ne doit évidemment pas relever du seul Cercle des Sages.
Mais le Cercle peut avoir participé à comprendre la situation avant qu’une décision aussi grave soit prise.
36. Le danger du pouvoir moral
C’est probablement le principal risque de cette fonction.
Les habitants peuvent commencer à dire :
« Les Sages pensent que… »
Et cette phrase devient suffisante.
Le Cercle devient alors une autorité morale officieuse.
Il faut refuser cette évolution.
Une opinion de Sage reste une opinion argumentée.
Pas une vérité sacrée.
37. Les Sages peuvent se tromper
Ils doivent pouvoir le reconnaître.
Une mauvaise interprétation peut aggraver un conflit.
Leur fonctionnement doit donc permettre la remise en question.
La fonction ne produit aucune infaillibilité.
38. La rotation
Elle me paraît ici particulièrement importante.
Une personne qui resterait vingt ans « Sage » pourrait progressivement devenir une figure d’autorité considérable.
Il faut conserver l’expérience sans fabriquer une caste.
Une durée limitée, avec transmission et possibilité de revenir plus tard, mérite probablement d’être explorée.
39. Accompagner le suivant
Comme dans les autres fonctions, la transmission compte.
Pas seulement transmettre des procédures.
Partager une manière d’écouter.
Des expériences.
Des erreurs.
Des situations qui ont appris quelque chose.
Une partie du savoir des Sages sera difficile à écrire.
L’accompagnement humain sera essentiel.
40. Une charge réelle
Écouter les problèmes des autres peut être extrêmement fatigant.
Colère.
Souffrance.
Violence parfois.
Histoires familiales.
Deuil.
Le Sage peut rentrer chez lui avec tout cela dans la tête.
Cette fonction peut réellement « bouffer la vie ».
Elle doit donc être limitée, partagée et protégée.
41. Le Sage a lui aussi le droit d’aller chanter
Cette image revient.
Celui qui a passé des mois à accompagner les conflits du Village doit pouvoir rendre cette charge.
Retrouver du temps.
Faire autre chose.
Aller travailler au jardin.
Apprendre la musique.
Chanter dans la chorale.
Sinon nous aurions créé une nouvelle catégorie d’humains condamnés au sérieux pendant que les autres vivent.
42. Prendre soin de ceux qui écoutent
Les Sages doivent pouvoir parler entre eux de la charge qu’ils portent, sans évidemment révéler inutilement l’intimité des personnes.
Ils doivent aussi pouvoir dire :
« Je ne peux plus prendre cette situation. »
La fatigue rend moins sage.
43. La formation
Certaines connaissances peuvent aider :
écoute ;
médiation ;
communication ;
psychologie ;
gestion des conflits ;
traumatismes ;
violence.
Mais la formation ne doit pas créer une élite de spécialistes inaccessible.
Les qualités humaines et l’expérience compteront énormément.
44. GAÏA
GAÏA doit avoir ici une place très petite.
Il peut éventuellement aider à organiser :
les demandes ;
les disponibilités ;
le suivi d’une action décidée.
Mais il ne doit pas interpréter les relations humaines.
Il ne doit pas conclure :
« Ces deux personnes sont en conflit. »
Encore moins :
« Cette personne est difficile. »
45. Pas de mémoire éternelle des fautes
C’est crucial.
Une personne qui a connu un conflit dix ans auparavant ne doit pas porter éternellement dans GAÏA une étiquette invisible.
Le Village a besoin de mémoire.
Mais les humains ont aussi besoin du droit d’évoluer.
Tout ne doit pas être archivé pour toujours.
46. L’oubli peut être une fonction humaine
Une organisation informatique tend naturellement à tout conserver.
Une communauté humaine doit parfois savoir laisser mourir une vieille histoire.
Une faute reconnue, réparée et dépassée n’a pas nécessairement besoin de suivre quelqu’un toute sa vie.
La sagesse est parfois aussi de savoir ne plus ressortir le dossier.
47. Pendant une crise
La peur et la fatigue augmenteront les conflits.
Les comportements pourront changer.
Les Sages auront probablement davantage de travail au moment même où eux-mêmes seront éprouvés.
Il faudra donc préparer plusieurs personnes à cette fonction.
48. Après une crise
Le Village peut sortir vivant d’une catastrophe et rester profondément blessé humainement.
Morts.
Décisions terribles.
Sentiment d’injustice.
Culpabilité.
Colère.
Les Sages pourront alors contribuer à reconstruire quelque chose qui n’est ni un toit ni une route :
la possibilité de vivre à nouveau ensemble.
49. Le Cercle et les générations
Les conflits entre jeunes et anciens existeront.
Entre ceux qui ont construit le Village et ceux qui y sont nés.
Entre traditions et changements.
Le Cercle ne doit pas automatiquement défendre ce qui existait avant.
Il doit permettre à chaque génération d’être entendue.
50. Le changement culturel
Le Village lui-même évoluera.
Ce qui paraissait évident aux fondateurs pourra sembler absurde trente ans plus tard.
Les Sages ne doivent pas devenir les gardiens conservateurs d’une époque.
Ils aident la communauté à traverser les changements.
Ils ne l’empêchent pas de changer.
51. Comment savoir si le Cercle fonctionne bien
Pas au nombre de conflits qu’il traite.
Un Village sans conflit apparent peut être un Village où personne n’ose parler.
Le Cercle fonctionne bien lorsque :
les personnes peuvent demander de l’aide assez tôt ;
elles se sentent écoutées sans être jugées ;
les conflits se transforment moins souvent en clans ;
les décisions reviennent autant que possible aux personnes concernées ;
les fautes graves ne sont pas dissimulées derrière la recherche d’harmonie ;
les Sages eux-mêmes restent contestables ;
et les personnes peuvent finir une médiation sans devenir dépendantes de celui qui les a aidées.
52. L’idée profonde
Il y aura toujours des conflits.
La réussite n’est donc pas de construire un Village dans lequel personne ne se dispute.
Elle est de construire une communauté capable de traverser ses désaccords sans que chaque blessure devienne une guerre.
Le Cercle des Sages n’existe pas pour dire aux humains comment vivre.
Il existe pour les aider, lorsque cela devient nécessaire, à retrouver suffisamment de compréhension pour pouvoir continuer à vivre ensemble.